par Olivier Aïm, enseignant-chercheur et coresponsable du département Culture et communication
Il est toujours impressionnant de vivre en direct un « effet cliquet », soit un moment de bascule de la société entre un avant et après provoqué par des facteurs techniques.
Sur quoi repose ici cet effet cliquet ? Sur la conviction collectivement partagée que le champ de la littérature et le statut des textes édités ne seront plus jamais les mêmes.
Alors que la philologie avait longtemps imposé à la lecture le critère des sources et que la critique reposait sur la valeur esthétique que l’on peut accorder aux œuvres, l’affaire Thélyson Orélien consacre la vérification logicielle des modalités de composition de ces mêmes œuvres comme grille de lecture ultime : simple traitement de texte ou génération artificielle de texte ? Il suffit de voir le nombre d’initiatives qui se font déjà entendre pour systématiser le contrôle de l’origine des livres publiés. Et l’on n’imagine mal le prochain Goncourt pouvoir échapper à ce type de passage au scanner !
Aussi est-il intéressant de voir avec quelle vitesse le geste consistant à checker un livre s’est installé dans l’espace médiatique à la faveur d’un logiciel devenu aussitôt célèbre sous le nom de Pangram. « Pan » pour dire la totalité, comme dans « panoptique » par exemple, et « gram » pour désigner l’ensemble de la graphosphère.
Et c’est bien là où la question de la surveillance resurgit ! A savoir dans l’évolution récente du regard posé sur les productions culturelles. Si l’on sait bien que nous baignons avec les écrans dans une « culture de la surveillance », nous oublions souvent de préciser combien cette expression signifie que la culture elle-même a été placée sous surveillance. Si bien que la vieille formule de Foucault selon laquelle « notre société n’est pas celle du spectacle, mais de la surveillance » atteint ses limites, dans la mesure où nous vivons, en réalité, dans une société résolument hybride où triomphe, avant tout, la surveillance du spectacle. Et des spectacles !
Cela a commencé avec le spectacle vivant et les prestations des chanteurs ou des comédiens captées sur le vif par les téléphones portables, ou commentées en direct sur les réseaux sociaux. Et puis cela s’est sophistiqué avec des sites qui se sont mis à contrôler l’origine des contenus performés sur scène : on pense ainsi à CopyComic qui a durablement redessiné les contours acceptables de l’originalité du stand-up français.
Dans le domaine littéraire, nous sommes en train de vivre un événement de même nature, mais à un degré bien plus fort. Frappant le champ hyper légitime de l’édition, il redéfinit en profondeur le double régime de la production et de la réception des textes, soit de l’écriture et de la lecture comme pratiques sociales et culturelles. Non seulement les œuvres d’art littéraire resteront vouées à être « reproductibles », comme disait Walter Benjamin, mais encore devront-elles désormais être pangrammatisables !


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